Saints de glace : 11, 12, 13 mai — ce qu’on peut en dire honnêtement
Les saints de glace, c’est l’un des derniers vestiges de la météorologie populaire dans nos campagnes : trois noms — saint Mamert, saint Pancrace, saint Servais —, trois jours — 11, 12 et 13 mai —, et un dicton qui tourne en boucle au début du mois. Tout le monde attend « la fin des saints de glace » pour sortir les tomates, et tout le monde se dispute pour savoir si c’est une superstition de calendrier ou une observation de bon sens. On regarde ce qu’il y a derrière.
Qui sont ces trois saints, et pourquoi eux
Les saints de glace sont une période climatologique située, selon les observations populaires européennes du Haut Moyen Âge, autour des fêtes de saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais, qui figurent dans le calendrier liturgique romain les 11, 12 et 13 mai (Wikipédia FR — Saints de glace). Ces saints ont été retenus parce qu’ils précèdent la période où, statistiquement, les dernières gelées tardives peuvent encore survenir en plaine sous nos climats. La tradition a été observée par les agriculteurs et les jardiniers pendant des siècles pour anticiper l’effet d’une baisse de température sur les cultures, qui pouvait être observée à cette période et provoquer le gel (phénomène de la « lune rousse »). Une fois cette période passée, le gel ne devait plus être craint.
Dans les régions plus froides — Ardennes, Normandie intérieure, Hauts-de-France, Centre, Allier — on ajoute aussi saint Boniface (14 mai) et parfois sainte Sophie (15 mai), ce qui repousse d’autant la sortie des plants fragiles. Dans le Midi, la tradition parallèle des « saints cavaliers » (saint Georges le 23 avril, saint Marc le 25 avril, saint Eutrope le 30 avril, saint Philippe le 3 mai, saint Jean Porte latine le 6 mai) joue un rôle analogue, avec des dictons en langue d’oc (Jorget, Marquet, Tropet, Philippet, Crozet, Joanet).
Ce qu’il en reste vraiment côté météo
Wikipédia FR est sans ambages : « statistiquement, le gel survient très rarement lors des saints de glace, et les températures minimales lors de cette période sont contrastées d’une année sur l’autre. » Les archives de Météo-France entre 2006 et 2020 montrent d’ailleurs que le gel à ces dates précises est rare (Wikipédia FR — Saints de glace). Le décalage du calendrier julien au calendrier grégorien en 1582 — qui a supprimé dix jours — rend par ailleurs la lecture littérale un peu acrobatique : les 11, 12 et 13 mai du calendrier julien, à l’origine de la légende, tomberaient aujourd’hui aux 21, 22 et 23 mai.
Cela dit, la tradition millénaire a pris le pas, et beaucoup de jardiniers attendent encore la mi-mai pour mettre en pleine terre les plantes gélives — tomates, courgettes, aubergines, basilic, poivrons. Et ils n’ont pas complètement tort : mai, dans les latitudes moyennes de l’hémisphère nord et notamment en Europe de l’Ouest, marque la fin de la circulation rapide des systèmes météorologiques d’hiver, et le passage d’un front froid suivi d’un ciel clair sous anticyclone peut encore provoquer des gelées nocturnes par rayonnement (Wikipédia FR). Donc même si le gel aux saints de glace nommés est devenu rare, des gelées tardives en plaine ne sont pas impossibles après ces dates.
Pourquoi la tradition reste utile
Wikipédia FR conclut que « la popularité de ces saints de glace est encore vivace, comme l’attestent les nombreux dictons qui leur sont consacrés ». Mais elle ajoute une nuance qui me plaît : « le sujet des saints de glace a tout de même quelque utilité pour les jardiniers et agriculteurs : cette seconde quinzaine de mai, où se produisent les dernières nuits froides de la fin d’hiver, reste un point de repère pour se rappeler quand se termine la période climatologique de gel. » C’est exactement ça : un repère culturel, pas une règle météo. Une manière, héritée du calendrier liturgique, de se souvenir collectivement que mai n’est pas encore juin.
Le truc Madame Patate
Mon conseil tient en deux phrases. Premièrement, si vous jardinez en zone urbaine, en façade ouest, ou dans le Midi, vous pouvez probablement planter plus tôt que les saints de glace, et un voile de forçage vous tirera d’affaire les années douteuses. Deuxièmement, si vous jardinez en altitude, en fond de vallée, ou dans une région continentale, attendre la mi-mai est une prudence de bon sens, et le dicton existe depuis le Haut Moyen Âge pour une raison.
Le truc qu’on ne lit pas assez, c’est que la lune rousse — la lunaison qui commence en avril et peut descendre jusqu’au 6 mai — est souvent plus dangereuse pour les jeunes pousses que les saints de glace eux-mêmes. Si vous devez choisir entre surveiller la lune rousse et surveiller Mamert, surveillez la lune rousse. Pour les réglages fins, on renvoie aux bulletins de Météo-France, aux chambres d’agriculture, et au jardinier voisin qui a déjà raté deux fois ses tomates. Il a plus de leçons à transmettre que tous les saints réunis.
