Un soir dans un bus.
Un gars est assis; la quarantaine, longiligne, barbu, débraillé. Le genre un peu pouilleux, que tu ne sais pas trop si c'est un marginal qui conchie la société (Et donc le savon), un psychopathe meurtrier qui n'attend que de dégoupiller, ou juste un crado un peu alcoolo/paumé qui voit des choses même quand il a les yeux fermés.

Entre une Patate, fatiguée de sa journée, qui se précipite sur la première place assise venue. Comme d'hab'. Tout près du pouilleux, forcément.
Même que la Patate, elle ne dit rien, mais elle fronce un peu le nez. Discrètement, des fois que le pouilleux soit un dangereux malade prêt à buter tout le véhicule à la moindre provocation en commençant par votre tubercule favori. Ceci dit, une place assise dans un bus bondé ne se refuse pas, et cela pourrait être pire : le gars ne pue pas.

Tout d'un coup, le pouilleux engage la conversation.
J'aime autant vous dire que c'est le genre de conversation que Dame Patate préfère éviter, rapport toujours au risque de dégoupillage si on n'a pas l'air d'adhérer à la diatribe qui ne manque jamais de suivre, et puis on parle pas aux inconnus, et puis on ne sait jamais, si après il me suivait ?
Sauf que là, non. On a parlé.

Est-ce que le pouilleux s'était magiquement révélé bien sous tous rapports et n'ayant eu que le tort d'oublier de se laver ? (Et de se raser ?) (Et de se coiffer ?) (Et de mettre des chaussettes dans ses baskets ?) (Et de changer de jean ?) (Et de recoudre la manche de sa veste ?)
Non plus. C'était bien un crado au discours un peu décalé et à l'élocution légèrement ralentie.

Mais on a parlé tricot.
Parce qu'une fois assise et bien installée, j'avais sorti le mien pour occuper le trajet, et qu'il m'a dit "c'est joli ce que vous faites". Conversation totalement surréaliste entre une Patate proprette un chouille BCBG et le pouilleux que jamais elle n'aurait cru écouter.

Parce qu'il était poli et qu'il trouvait cela joli, j'ai dit merci.
Il m'a dit qu'il aimait bien les choses jolies et qu'il n'en voyait pas assez autour de lui.

Parce qu'il m'a parlé de sa mère et de sa soeur qui tricotaient aussi, mais que lui jamais il n'y arriverait, que c'était un truc de femmes, j'ai répondu que c'était un cliché et que rien ne l'empêchait d'essayer. De fil en aiguille, pendant que les miennes s'activaient, la Patate et le pouilleux ont échangé des vues sur le féminisme et l'éducation, sur les stéréotypes genrés, et sur comment c'était con de dire aux petits garçons qu'ils ne devaient pas apprendre à tricoter.
Parce qu'il m'a dit que sa maman lui tricotait des pulls quand il était petit et qu'il les trouvait moches et les détestait, j'ai renchéri d'un "ma mamie aussi". Puis il m'a dit qu'à l'époque il aurait voulu des pulls achetés en magasin, mais que les habits faits par des machines, il n'y avait pas d'amour dedans. Que maintenant il voudrait bien des pulls tricotés avec amour par sa maman, mais qu'elle était morte et que plus personne ne l'aimait.

Là heureusement, c'était mon arrêt, car ça devenait trop triste. Et aussi, j'avoue, j'avais un peu peur qu'il ne me propose de lui tricoter des pulls et de l'aimer (Heuuu alors comment dire, non merci, sans façons).
Comme il ne m'a pas suivie pour m'égorger derrière l'abribus, je me suis dit que pour la peine, j'allais vous raconter cette conversation un rien décalée.